Néphélé,
Fanny Van Opstal, avril 2026
Texte écrit à l’occasion de l’exposition
Néphélé, aux Ateliers Vauban, Besançon
Exposition personnelle

NEPHELE
Un samedi à Mondoubleau (Loir-et Cher), trois vide-maisons étaient accolés. Chez le souvenir des autres, nous traversons pièce par pièce du salon à la chambre puis à la cuisine, le Formica blanc et les vases nacrés sur l’étagère.
Quand les lieux perdent leur habitant, le carrelage, le sofa, les poignées doivent s’y habituer. Les objets passent des armoires aux boîtes blanches semi-opaques, posées sur la table, ouvertes aux mains preneuses du souvenir. Certains objets ne pourront être vendus car les mort·es rappellent les vivant·es : s’il te plaît, garde-le.
La mémoire qui range la peine s’appelle the Grief Jar (le bocal du chagrin). Nous croyons que la douleur rapetisse comme une boule blanche dans un bocal en verre. À l’inverse, la boule reste intacte, le bocal s’agrandit. Il se remplit jusqu’à adoucir les angles au milieu du brouillard. Certaines choses resteront à portée de main, d’autres
s’éloigneront.
Cette date (jour/mois/année) ravive son souvenir. Je ne pleure pas, je dis juste que des larmes mettent mon œil entre parenthèses, produisant ma vision grise. Je marche jusqu’au jour où ont éclos les mêmes fleurs, sous les mêmes températures. Les odeurs remontent à mon palais et la mémoire en prélève des extraits.
La lantana, à l’odeur de menthe, varie du rouge au rose, au blanc et au jaune. Le pélargonium, parfumé à la cannelle, a le feuillage ciselé, d’un vert grisâtre. Le lilas a des feuilles en cœur, ses fleurettes à quatre pétales retombent en grappes. Au plafond de ma bouche, le mentholé touche le sel, la cannelle rejoint l’odeur calcaire, la rose enroulée à la fleur d’oranger se réveillent par endroits de mes organes.
Ces signes de présence composent un comme si, abrité par l’installation d’Émilie, Néphélé. Les mots y sont entaillés sur la terre, les voix les prononcent en incantation. Les étagères se tiennent sous le voile. Les fleurs artificielles, récupérées dans les cimetières de Besançon, portent une seconde disparition, cette fois suspendues au ciel.
Néphélé dessine un carré dont les quatre coins sont : objets/ corps/ mémoire/ nuage. Son nom, avec trois accents flottants, signifie nuée. Et la nuit quand le ciel est au plus bas, suffisamment près des vivant·es, les mort·es s’y accoudent pour oser dire: s’il te plaît, comment vas-tu.
Au milieu repose le vase, reliant les séparé·es, en cœur de la maison.
Fanny Van Opstal, avril 2026
Fanny Van Opstal est autrice, chercheuse et curatrice en art contemporain


